Le Festin de l’araignée

Souvenir personnel de l’exposition On Air au palais de Tokyo.

Non illa loco nec origine gentis clara, sed arte fuit.
Arachné n’était illustre ni par sa patrie, ni par ses aïeux : elle devait tout à son art.
Ovide, Livre VI des Métamorphoses




Les araignées me fascinent. Elles peuvent être, selon les espèces, gracieuses, élégantes, terrifiantes, délicates, adorables (avez-vous déjà plongé dans leurs petits yeux mignons.?), mais en règle générale, elles inspirent plus de répulsion que d’amour passionné. J’y vois un signe de leur puissance. Elles sont carnivores, et certaines peuvent tuer un homme d’une morsure.
Les araignées sont dangereuses sans avoir pour elles la lascivité du serpent ou des grands fauves. Elles ne possèdent pas l’attrait de la sensualité pour contrebalancer l’image du monstre… à moins qu’elles ne se fassent femmes.?

Otto Henry Bacher, Arachne, 1884.


Mais laissons un instant de côté les fantasmes du romantisme noir. Quelqu’un me dit un jour que l’araignée lui paraissait, en complément avec l’abeille, la métaphore de l’artiste complet.; l’abeille butine son inspiration, l’araignée tire d’elle-même sa propre substance. Ces deux créatures se retrouvent chez Neith, démiurge androgyne du panthéon égyptien qui fécondée par le Verbe engendra le Soleil. Elle est la Tisseuse qui fixa les limites du monde avec son fil, et son temple à Sais fut nommé la demeure de l’abeille ; elle prononça sept mots, et ces sept mots la firent maîtresse du cosmos. Neith, tantôt araignée, tantôt abeille, plus tardivement représentée comme une vache nourricière, représente la forme la plus absolue de poésie.


De Neith garante de l’équilibre du monde à Arachné plus talentueuse qu’une déesse, le symbole de l’araignée m’est toujours apparu comme lié à l’indépendance et au labeur, dans lequel se rejoignent la force créatrice et le poison. Petite créature funambule sur sa propre soie, imprévisible, incompréhensible à notre échelle, l’araignée est pour moi modèle et inspiration. Je l’appellerais bien Maman, moi aussi.


~~~



(Albert Roussel, Le Festin de l’araignée, 1912-1913.)

Commentaires

Articles les plus consultés