Ils m’ont assez opprimé dès ma jeunesse


 ~ Digressions autour de Lili Boulanger ~

J’imagine que beaucoup de petites filles qui ont grandi avec un amour immodéré de l’art ont dû rapidement se résoudre à vivre à travers le prisme des hommes.
Au tout début de mes émois artistiques, je ne m’en rendais évidemment pas compte. J’ai une formation de pianiste, et je fréquentais régulièrement filles et jeunes femmes lors de mes leçons, des concours, des concerts ; ce n’est qu’assez tard que j’ai réalisé que je ne connaissais aucune compositrice. À l’homme, auto-proclamé reflet de Dieu,  la création ; aux femmes, l’interprétation.
Enfant, je ne me voyais ni fille ni garçon (c’est encore le cas aujourd’hui). Les choses se sont, bien entendu, complexifiées à l’adolescence. La femme l’emportait à travers le corps. Devoir gérer d’un seul coup le regard extérieur et l’impression que les femmes étaient par nature incapables de création, condamnées à la reproduction dans tous les sens du terme, fut difficile. Sans compter un bête accident qui me priva même de l’interprétation. Désormais légèrement handicapée de la main gauche, je suis morte à 15 ans.
Enfant, on m’a appris la supériorité naturelle de l’homme sur la femme, parce que la femme est pénétrée. Posséder une fente devenait immédiatement cause d’infériorité en tous points excepté celui-ci : mener son mari par le bout du nez, et agir dans l’ombre. Car les hommes, pourtant si supérieurs, deviennent immédiatement débiles face à une fente – tout Achille a son point faible. La femme en pleine possession d’elle-même est l’inspiratrice suprême ; dans le domaine de l’art, elle devient muse. Aiguillonner le génie, devenir cette force mystérieuse qui précède le Mystère, l’éther où se meuvent les sphères les plus brillantes : invisible, mais essentielle. Ô destin enviable !

Morte, et pourtant toujours pleine de sève, je n’ai jamais pu me résoudre à parler à travers la bouche des autres. 

Rejeter l’éducation, briser les idoles aux ombres desquelles je me suis forgée, m’en remettre à cette seule petite intuition que quelque part, malgré mes gènes, je possède le Souffle. Tenir tête à ceux (toujours ceUX) qui maintenaient haut et fort que l’histoire était la preuve de l’incapacité des femmes à être des génies, fermer mon cœur à ceux (encore ceUX) qui me regardaient avec cette tendre pitié méprisante (comme elle est mignonne, elle se débat, mais elle ne sera jamais Hugo/Baudelaire/Rimbaud) et qui, malgré toute l’intelligence et le talent du monde, resteront éternellement déshonorés par leur stupide incompréhension du Génie féminin (la formule est de Renée Vivien).
Je lis à peu près autant de femmes que d’hommes depuis des années. Cette forme de stupidité ne m’atteignait plus, hormis…
… hormis pour mon cœur d’enfant qui ne voyait d’autre destin que la musique. Les compositrices restaient rares à trouver et à entendre, et je ne ressentais jamais auprès d’elles cette flamme passionnelle qui me cloue au sol, cette forme pure de plaisir douloureux que je recherche sans cesse, cette puissance inconfortable qui donne des palpitations et des sueurs froides de magnificence. Il me manquait une clef, j’ai trouvé un météore… Lili Boulanger.


Je l’ai croisée pour la première fois dans le haut pays grassois. Il fallait, bien sûr, les parfums du sud-est de la France pour me la rendre encore plus inoubliable. Évidemment, je me sentais mélancolique, évidemment je contemplais les montagnes avec cette sorte de gouffre qui vous prend parfois aux entrailles quand vous songez aux anges, aux étoiles et aux Enfers. Le chœur grave de la Vieille Prière bouddhique a soudain résonné sous le ciel. Je n’ai pas compris tout de suite ce qui venait de se passer. J’avais noté rapidement le nom du morceau dans le coin d’un carnet, et ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que c’était une femme qui se cachait derrière sa genèse.
Lili Boulanger, née le 21 août 1893, morte à seulement 24 ans le 15 mars 1918. Lili Boulanger, première femme à obtenir le prestigieux prix de composition de Rome, alors qu’elle souffrait de graves maladies chroniques depuis l’enfance. Lili Boulanger, qui consacra sa vie fulgurante à la seule musique, qui a laissé tant de chefs-d’œuvres malgré sa jeunesse, pousse à l’extase et oblige à la plus profonde humilité. Elle a concentré dans son œuvre toute la puissance d’un soleil de fin d’été, toute la rage de darder encore un peu, juste un peu, ses derniers feux, et j’ai reçu avec une joie frénétique sa lumière et sa chaleur. Je crois que je l’avais attendue toute ma vie, et je souhaite à chaque être vivant une telle sensation de complétion.

La première fois que j’ai pu sentir sa musique jouée face à moi, c’était l’an passé, lors d’un concert thématique sur la guerre de 14-18. Les morceaux de divers compositeurs alternaient avec des lettres de poilus ou des poèmes d’Apollinaire, allant crescendo dans la solitude, la douleur, l’ignominie. Retentirent les premières notes de son Pie Jesu : je connaissais le morceau, je pressentais la grandeur à venir, j’ai pleuré tout de suite.


Je ne devais pas être la seule. Le rythme de la respiration de mes voisins s’était altéré, la salle entière était passée dans un autre degré, retenant son souffle, toute à la musique. Je n’avais jamais ressenti une telle ferveur, une telle communion des âmes ; quelque chose d’unique était en train de se produire. Le corps des interprètes s’ouvrait entièrement à quelque chose de plus grand qu’eux ; ils devenaient, véritablement, l’émotion musicale, et nous assistions, hors de nous-mêmes, à la métamorphose. À la fin du morceau, il y eut quelques secondes de silence (l’atterrissage !), et la salle entière se mua en un bravo général. Les lumières se rallumèrent, et je pus observer que oui, tous autant que nous étions, nous étions en larmes.
Plus je revenais à moi, et plus je trouvais évident qu’un tel transport soit dû à une œuvre de Lili Boulanger, et à celle-ci en particulier. Au seuil de la mort, trop faible pour écrire, elle l’a dictée depuis son lit à sa sœur Nadia (qui dirige l’orchestre dans la version que je vous propose ici) : comment se représenter la somme d’angoisse et d’espoir qui transcende chaque note ? Plus qu’un testament, c’est une porte vers son propre cœur.

… qu’on ne vienne plus jamais me parler de l’infériorité artistique des femmes, ou de leur faiblesse d’esprit, ou de leur incapacité à toucher au sublime.

Je regrette, bien sûr, d’avoir attendu si longtemps pour la connaître. Moi qui aime tant Debussy, j’aurais aimé qu’il fût naturel d’entendre dire : tiens, sais-tu qu’il était très admiratif de cette jeune compositrice ? plutôt que de compter sur un hasard. Ce qui est fait est fait, mais cette Histoire que l’on se plaît tant à écrire avec une majuscule n’est, elle, pas figée. Je sais maintenant que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour y apporter ma minuscule pierre, pour qu’une autre jeune femme, dans un futur plus ou moins proche n’ait même plus à lever un sourcil face à un importun féru d’histouare pour qu’il prenne conscience de la profondeur de sa stupidité. Et je sais que le spectre musical de Lili Boulanger me servira tout à la fois de bouclier, de glaive et de torche.


P.S. : Pour ceux qui souhaitent la découvrir un peu mieux qu’à travers un billet d’humeur, les 5 émissions qui lui furent dédiées sur France Musique à l’occasion du centenaire de sa mort se trouvent ici.

Commentaires

  1. Un article absolument merveilleux! ❤️

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  2. Tu sais, ce billet, ça a été un choc.

    Ça a été un choc de lire un texte aussi percutant, et de ressentir par procuration cette connexion intime que tu as avec Lili Boulanger. Mais je comprends. Je comprends.

    Ce billet, c’est la raison pour laquelle je crois que la blogosphère n’est pas complètement perdue, et bien plus.

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    1. J’ai mis du temps à trouver quoi répondre à ton commentaire tant il m’a touché, et à vrai dire je ne sais toujours pas vraiment quoi écrire, alors tout simplement merci.

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